La décroissance économique – au sens de la baisse progressive du PIB – divise et peut détourner de l’essentiel : s’extraire de la domination du marché mondial et des entreprises transnationales et redonner à la politique et à la démocratie les pouvoirs qui leur reviennent. Ce qui implique d’investir l’échelle européenne.
Article initialement posté sur mon blog Mediapart, le 16 juin 2020
Parmi les acteurs de l’écologie, la décroissance ou baisse du PIB a ses adeptes, mais aussi ses opposants. La question divise alors que le rassemblement écologiste est une urgence face au changement climatique et au risque de chaos dans lequel pourrait sombrer l’humanité. La simplicité, ici comme souvent, constitue un trompe l’œil. La fausse évidence de l’objectif de baisse du PIB est illustrée par certaines mesures écologiques et sociales qui… feraient croître le PIB ! En voici deux exemples.
Premier exemple : la généralisation d’une agriculture sans nitrate et sans pesticide, de type bio et permaculture. La valeur marchande de la production agricole connaîtrait alors une augmentation substantielle. La valeur ajoutée du secteur agricole et donc sa contribution au PIB seraient elles aussi augmentées, disons de l’ordre de 50 % (Ce chiffre n’a qu’une valeur illustrative, ne résulte d’aucune étude ; mais il donne la direction). D’où un ajout de croissance ! Les adeptes de la décroissance du PIB crieraient-ils à l’horreur devant la fin des engrais et des pesticides polluant les nappes phréatiques, les sols, les rivières, les océans et l’air ? Crieraient-ils à l’horreur devant le recul des cancers et des perturbations endocriniennes ? Crieraient-ils à l’horreur devant le gain de plaisir de table ou encore devant la baisse du chômage ?
Deuxième exemple : l’augmentation du nombre d’enseignants et de personnels de santé. L’augmentation du PIB consécutif à la généralisation d’une agriculture saine se traduirait par une augmentation des recettes de l’État et de la Sécurité sociale (TVA, cotisations salariales et patronales, impôt sur les revenus…) et une baisse des dépenses de la Sécurité sociale (recul des maladies dues à la malnutrition et aux pollutions, baisse des dépenses d’assurance chômage). Ainsi, l’État et la Sécurité sociale disposeraient de moyens financiers supplémentaires permettant d’augmenter le nombre d’enseignants et de personnels de santé. De là, la valeur ajoutée que constitueraient les salaires de ces créations d’emplois viendrait à son tour augmenter le PIB et contribuerait à ce que les économistes appellent la croissance. Ici aussi, les adeptes de la décroissance du PIB crieraient-ils à l’horreur devant l’amélioration des systèmes d’enseignement et de santé ? Devant la baisse du chômage ?
Bien sûr, des chiffres doivent décroître pour des raisons écologiques, il en va ainsi de la quantité de gaz à effet de serre, de déchets nucléaires, de pesticides…, pour ne citer que ces deux exemples. Mais cela n’implique nullement une baisse du PIB, comme nous venons de le voir. La décroissance, oui, mais la décroissance de tout ce qui est nocif, autrement dit la sobriété écologique, et non une décroissance fétichiste du PIB qui viendrait remplacer la recherche écologiquement dévastatrice d’une croissance fétichiste du PIB. Ni croître ni décroître. Mais produire, consommer et vivre autrement, avec des objectifs écologiques, sociaux, humains, là est la question.
Bien sûr, elles et ils ont raison celles et ceux pour qui la dé-croissance signifie se détacher de la course à la croissance du PIB, se libérer d’un paradigme mortifère, afin d’orienter les activités humaines vers la préservations des biens communs, vers la survie de l’humanité et vers le bien vivre et l’épanouissement de l’ensemble des populations humaines.
Bien sûr, au-delà de la valeur illustrative de mon propos, les orientations politiques abordées (agriculture, enseignement, santé) sont à considérer dans leurs interactions avec l’ensemble du système économique et social et comme des éléments d’une transformation écologique, sociale et humaine. Cette transformation, la science est bien incapable de nous dire si elle s’accompagnerait d’une hausse ou d’une baisse du PIB. Certes, des modèles qui simplifient le réel avec grande outrance peuvent sembler y parvenir. Cependant, s’ils peuvent servir une communication politique, ils ne peuvent constituer une authentique expertise scientifique.
Bien sûr, cette transformation ne pourrait trouver un plein développement qu’en étant portée à l’échelle européenne (aujourd’hui l’UE.), c’est-à-dire à une échelle suffisamment vaste pour pouvoir s’extraire de la domination du marché mondial et des entreprises transnationales et redonner à la politique et à la démocratie les pouvoirs qui leur reviennent.
Toutefois, l’Europe n’est pas un lieu divin apportant spontanément des solutions à tous les problèmes. Elle est tout simplement ce que les citoyens européens en font. Le Parlement européen en est une illustration. Depuis son élection au suffrage universel, en 1979, il est très majoritairement constitué de députés néolibéraux dont l’idéologie est celle du laisser faire les lois du marché et d’une certaine soumission aux entreprises transnationales. Ce sont bien les citoyens européens qui ont élu ces députés. Ces mêmes citoyens européens auront, à nouveau en 2024, la possibilité de changer la donne. Éliront-ils une majorité de parlementaires déterminés à donner à l’Union européenne son autonomie vis à vis des marchés et des entreprises transnationales ? Sans plus attendre, des forces doivent s’organiser et se développer autour de cette ambition européenne. Et, si tel était le résultat des élections de 2024, des élections nationales pour des candidats animés de la même détermination ouvrirait un large champ des possibles.