Les scénarios du GIEC alertent sur la gravité du changement climatique. Cependant, les connaissances scientifiques montrent une réalité bien plus inquiétante. En effet, les scénarios du GIEC ne peuvent pas prendre en compte un tas de phénomènes dont l’impact sur le climat reste largement imprévisible. Or ces phénomènes pourraient aggraver le réchauffement, enclencher un emballement de ce dernier, et finalement provoquer une tragédie globale. Pourtant, les objectifs politiques qui se dessinent au plan international sont fondés sur les seuls scénarios du GIEC. Il en va de même d’un bon nombre de discours militants engagés pour le climat. A contrario, face au changement climatique, à côté des scénarios du GIEC, prendre en compte l’imprévisible et appliquer le principe de précaution, telle est la boussole qui devrait guider l’action politique et l’engagement de l’ensemble des sociétés humaines.
Neutralité carbone vers 2050. Réduction des émissions de CO2 de 45 % en 2030 par rapport à 2010. Nous aurions là deux objectifs mondiaux qui nous permettraient de ne pas dépasser un réchauffement planétaire de 1,5°C à la fin du XXIe siècle. Ces deux objectifs sont présents dans le Pacte de Glasgowi, conclusion de la COP26 qui s’est tenue en novembre 2021. Pacte sur lequel l’ensemble des nations du monde se sont accordées. Cependant, ces deux objectifs reposent sur une vision politique borgne qui ne prend en considération qu’une partie de la connaissance scientifique, à savoir celle qui s’exprime avec des chiffres. En d’autres termes, ces objectifs politiques ne prennent pas en considération des phénomènes identifiés par la science mais qui ne sont pas quantifiés par celle-ci. Or, la science montre qu’avant la fin de notre siècle de tels phénomènes pourraient provoquer une accélération du réchauffement. Voire un emballement.
Cependant, il faut noter que la présence de ces deux objectifs dans le Pacte de Glasgow constitue une avancée majeure de la politique climatique internationale. Auparavant, jamais aucun objectif de réduction d’émission de gaz à effet de serre n’avait était présent à ce niveau.
Avant la COP26 et depuis l’année 2019, un grand nombre de nations se sont engagées à atteindre un objectif national de neutralité carbone. C’est notamment le cas des principaux émetteurs de gaz à effet de serre. Cet objectif a ainsi été adopté pour 2050 par le Royaume-Unis, cela en juin 2019, par la France en novembre 2019, le G7 en juin 2021, et l’Union européenne en juillet 2021. Quant à la Chine, en septembre 2020 elle s’est engagée pour 2060. Puis en octobre 2021 la Russie annonça elle aussi son engagement pour 2060. Enfin, le 1er novembre 2021, jour de l’ouverture de la COP26 à Glasgow, les États-Unis confirmèrent officiellement leur engagement pour 2050 et l’Inde annonça le sien pour 2070.
Toutefois, parmi ces mêmes nations, certaines présentent des engagements pour 2030 d’un niveau bien trop faible pour permettre qu’à cette date les émissions mondiales soient réduite de 45 % par rapport à 2010. Il y a notamment le cas de la Chine, le plus gros émetteur de CO2 au monde depuis 2007. Elle s’est engagée à amorcer la baisse de ses émissions au plus tard en 2030. Si bien qu’entre 2010 et 2030, les émissions de la Chine auront connu une augmentation importante, ce qui rend très incertaine, voire impossible, la réalisation de l’objectif d’une réduction mondiale de 45 %. La Chine n’est pas pour autant le vilain mouton noir de la communauté internationale. Actuellement, aux États-Unis les émissions pas habitant sont environ deux fois supérieures à celles de la Chine, et il est extrêmement probable qu’en 2030 elles seront encore supérieures à celles de la Chine, voire nettement supérieures. Nous aurions donc tort de stigmatiser la Chine. La responsabilité principale de la gravité de la situation ne lui incombe pas, loin s’en faut.
Le bilan très insatisfaisant des engagements nationaux nourrit la crainte d’un réchauffement pouvant atteindre 2°C en l’an 2100, voire davantage, et donc la crainte d’une multiplication et d’une intensification tragique des événements climatiques extrêmes. De plus, il y a la crainte que les gouvernements ne réalisent pas les objectifs auxquels ils se sont engagés. Et ce n’est pas l’hypothèse d’un recours massif à la géo-ingénierie climatique qui peut rassurer.
Une menace supplémentaire existe, celle d’une amplification, voire d’un emballement, du réchauffement climatique par des phénomènes non quantifiés dont l’impact sur le climat est largement imprévisible. Des phénomènes que les objectifs politiques du Pacte de Glasgow ne prennent pas en considération.
Voyons maintenant comment ces deux objectifs politiques ont été construits. Ces objectifs sont une traduction par les politiques de scénarios publiés par le GIEC. Ces scénarios se trouvent dans le rapport sur un réchauffement climatique de 1,5°C, daté d’octobre 2018. Pour autant, le GIEC n’est pas responsable du fait que les politiques se soient fixé ces deux objectifs. Selon le GIEC, ces scénarios sont des projections, et non pas des prédictions. Il s’avère que ces scénarios ne prennent pas en compte les phénomènes dont l’impact sur le climat durant le XXIe siècle est largement imprévisible et ne peut pas être quantifié. Or ces phénomènes présentent, nous l’avons vu, le risque d’occasionner une amplification et un emballement du changement climatique, et ne présentent guère l’espoir d’une atténuation. Parmi ces phénomènes, j’ai exploréii la littérature scientifique portant sur le dégel du permafrost, la fonte des glaciers polaires, la fonte d’hydrates de méthane marins et enfin le vivant marin. Chacun d’entre eux présente le risque d’émettre de grandes quantités de méthane et de dioxyde de carbone avant la fin du XXIe siècle. Le dégel du permafrost se distingue toutefois des trois autres, car il est partiellement pris en compte dans la construction des scénarios du GIEC, alors que les trois autres en sont totalement exclus.
Finalement, les objectifs politiques mondiaux de réduction de 45 % des émissions de CO2 en 2030 et de neutralité carbone en 2050 sont clairement insuffisants. S’en satisfaire, ce serait prendre le risque d’un réchauffement qui dépasserait nettement 1,5°C, mais aussi et surtout ce serait prendre le risque de laisser s’enclencher un emballement climatique qui nous plongerait dans une catastrophe planétaire majeure.
Dans mon prochain article, je traiterai de la nécessité et de la possibilité d’une mobilisation générale internationale qui soit à la hauteur de ce que nous enseigne l’ensemble des connaissances scientifiques relatives au changement climatique. Une mobilisation qui prenne donc en considération l’imprévisible et soit fondée sur le principe de précaution.
Note. Le lecteur pourra trouver les références et des développements de cet article dans la thèse que j’ai soutenue en juin 2023 : GIEC, une dialectique science et politique ; de la quantophrénie et de l’imprévisible. https://theses.hal.science/tel-04166748
ihttps://unfccc.int/sites/default/files/resource/cma2021_10_add1_adv.pdf
iiLe GIEC, une dialectique science et politique. De la quantophrénie et de l’imprévisible. Sous chapitres III.2.4 à III.2.8, p.229-265. https://theses.hal.science/tel-04166748
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