L’océan est hyper complexe, très puissant et ses équilibres sont fragiles. L’humanité est de même hyper complexe, très puissante et fragile. Leurs devenirs respectifs sont fortement liés et les perturbations anthropiques de l’océan pourraient, en retour, avoir des conséquences tragiques pour l’humanité. C’est pourquoi un moratoire sur l’exploitation des fonds marins est indispensable. Toutefois, ce moratoire ne prendrait pleinement son sens que s’il était associé à une conséquente politique de recherche et développement d’alternatives.
Les fonds marins contiennent d’importantes réserves de matières premières minérales. Ces dernières pourraient sembler offrir la solution au problème crucial des besoins de l’humanité en minéraux rares (nickel, cobalt, cuivre…). Cependant, des problèmes environnementaux pourraient être occasionnés par l’extraction de ces matière premières. Cette question est d’autant plus importante que l’océan subit déjà de nombreuses perturbations :
– Réchauffement.
– Augmentation des niveaux de CO2 et acidification.
– Diminution générale du taux l’oxygène d’au moins 2 % en 50 ans (Breitburg et al., 2018 ; Schmidtko et al, 2017).
– Augmentation de la concentration d’azote dans l’atmosphère et, par conséquent, augmentation de l’absorption de l’azote atmosphérique par les océans (Duce et al, 2008).
– Diminution de la salinité dans certaines régions de l’océan et augmentation dans d’autres.
– Première déstabilisation d’hydrates de méthane (mer Arctique…) émettant des gaz à effet de serre, ce qui entraîne une baisse locale du taux d’oxygène de l’eau (suite à l’oxydation des molécules de méthane libérées), une augmentation du taux de CO2 et donc une acidification (Elliott et al., 2011).
– Augmentation des zones mortes, entraînant tout à la fois le développement de populations d’archées émettrices de méthane, une menace pour les poissons pélagiques (Stramma et al, 2012), une perturbation du cycle de l’azote (Bristow et al, 2017), etc.
– Augmentation de la stratification des océans et ralentissement des échanges marins verticaux (Guancheng et al, 2020).
– Pollutions diverses : nitrates, microparticules de plastique (Isobe et al., 2021 ; Boucher & al., 2017), mercure, etc.
– Premières modifications du système global des courants océaniques.
– Pêche intensive en surface ou proche de la surface et, depuis les années 1990, pêche en eaux profondes à plus de mille mètres de profondeur.
– Perturbation de la faune marine (Dam et al., 2021 ; Flannery-Sutherland, 2021 ; Garilli et al., 2015).
– Déstabilisation d’écosystèmes marins ( Laurent Bopp et al., 2013, p.6225, 6227 et 6241 ; Guo et al., 2022 ; Yamaguchi et al., 2022 ; Nature Climate. Change, 2022).
Ces perturbations, ce sont celles de l’environnement de populations d’organismes microscopiques marins, pour la plupart unicellulaires. Depuis plus de 3,5 milliards d’années, ces organismes marins, dont le nombre est astronomique, jouent un rôle majeur dans la composition chimique de l’atmosphère, notamment dans les concentrations des gaz à effet de serre, de divers gaz et éléments impliqués dans la formation des nuages et de l’oxygène. Ces micro-organismes jouent ainsi un rôle déterminant dans l’état et l’évolution du climat, dans l’état et l’évolution de la vie sur les continents, et finalement dans les conditions de la vie humaine sur notre planète. Les populations de ces micro-organismes, soumises aux multiples perturbations de leur environnement, pourraient connaître des évolutions imprévisibles.
Ils est donc indispensable de réduire les perturbations anthropiques des océans, et de ne pas en occasionner de nouvelles. Si bien que, pour répondre aux besoins humains en matières premières rares, se pose avec urgence la nécessité de développer des voies alternative à l’exploitation des fonds marins, dont notamment :
– Le recyclage des minéraux (économie circulaire).
– Le recours à des matériaux alternatifs existant et en créer de nouveaux ; le recours à de technologies (éventuellement à inventer, mettre au point…) qui utilisent ces matériaux alternatifs, sinon qui réduisent les quantités de minéraux utilisés.
– Le changement des modes de vie et de consommation et l’abandon ou la réduction des activités qui nécessitent le recours à des matières premières rares, en particulier chez les populations les plus consommatrices, lesquelles sont le plus souvent les plus riches.
– Le recours à de nouvelles réserves continentales à l’aide de nouvelles méthodes d’exploitation minière respectueuses des travailleurs, des populations locales et de l’environnement.
Un moratoire sur l’exploitation des fonds marins est indispensable. Cependant, un piège se présente. Le piège de l’espoir et de la croyance que dans dix ou vingt ans l’humanité pourrait avoir trouvé une façon environnementalement satisfaisante d’exploiter les ressources minières des fonds marins. Un espoir et une croyance qui pourraient conduire à ne pas suffisamment déployer les recherches et développements des moyens alternatifs, si bien que dans dix ou vingt ans l’exploitation minière des océans pourrait devenir une nécessité humaine urgente. Or la complexité des océans est telle qu’il est très improbable que dans vingt ans, qui plus est dans dix ans, on ait trouvé un moyen sûr au plan environnemental d’exploiter massivement les ressources minières des océans. Un moratoire pourrait ainsi déboucher sur une situation tragique où nous serions face à la nécessité humaine et sociale de lancer une exploitation des ressources minières des fonds marins qui pourrait ajouter une nouvelle perturbation des mers et océans, alors même que la situation de ceux-ci exige de réduire la perturbation anthropique globale dont ils sont l’objet.
Pour conclure, afin de limiter le risque d’une catastrophe environnementale globale majeure, il est indispensable de réduire rapidement et sans attendre les perturbations anthropiques des mers et océans, et de ne pas ajouter de nouvelles perturbations. A cette fin, il importe de mettre en place un moratoire sur l’exploitation des ressources minérales des fonds marins, d’une part, et, d’autre part, de fortement amplifier les recherches, les développements et les coopérations internationales dans chacune des voies alternatives à cette exploitation.
Pour finir, je réponds à celles et ceux qui clament qu’entre la protection du climat et celle des océans il faudrait choisir, car les minéraux rares utilisés pour les énergies renouvelables sont massivement présents dans les fonds marins. Je leur réponds qu’ils commettent une erreur cruciale qui consiste à considérer que le devenir du climat ne dépend que des émissions anthropiques de gaz à effet de serre, alors qu’il dépend aussi très fortement du devenir des océans. Le développement des alternatives citées plus haut est impérieux tant pour la protection des océans que, par conséquent, pour celle du climat.
Bibliographie
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