Reste et Reste causal : théorie et exemples

Synthèse d’extraits de la thèse « Le GIEC, une dialectique science et politique. De la

quantophrénie et de l’imprévisible »

Le Reste causal et le Reste peuvent être convoqués pour la construction et pour l’évaluation des savoirs scientifiques, des savoirs experts et des décisions politiques. Ce sont des concepts du triptyque science, expertise et politique. Ils visent notamment à réduire la portée de la « quantophrénie » (tendance à ne considérer que le savoir quantifié, au détriment de toute autre forme de savoir) et prendre en compte l’imprévisible.

Définitions :

Le Reste associé à un modèle, une théorie, un scénario ou une quantification qui ont vocation à approcher un phénomène donné, rassemble les aspects de ce phénomène qui ne sont pas pris en considération.

Le Reste causal, associé à une représentation de l’évolution future d’un phénomène donné, rassemble les phénomènes qui influenceront ou pourraient influencer cette évolution, mais qui ne sont pas pris en compte par cette représentation.

1 – Classification du contenu d’un Reste causal climatique selon la nature de l’inconnu

Dans cette section, il est question de Restes causaux associés à des modélisations climatiques ou à des scénarios climatiques pour le XXIe siècle.

Dans un Reste causal se trouvent des phénomènes que nous pouvons classer en fonction de la nature de l’inconnu dont ils sont détenteurs. A une extrémité, nous avons des phénomènes pour lesquels l’existence d’un impact sur le climat du XXIe siècle est connue, mais n’est pas scientifiquement suffisamment quantifiable (Quelle temporalité ? Quelle ampleur ?…) ou pas encore suffisamment quantifié – y compris en termes probabilistes – pour permettre une prise en compte pertinente dans les calculs de la modélisation climatique. Nous sommes là dans la Catégorie du Connu à l’impact connu mais non quantifiable ou non encore quantifié.

A l’autre extrémité, nous avons des phénomènes qui ne sont pas connus, pas identifiés par la science au moment où les scénarios sont élaborés, mais qui, néanmoins, influenceront ou pourraient influencer le climat du XXIe siècle. Nous sommes là dans la catégorie de l’Inconnu inconnu. Par exemple, un phénomène du Reste causal associé aux scénarios climatiques n’a été découvert qu’en 2014. Il s’agit de l’existence de populations de bactéries méthanogènes situées dans les océans, à proximité de la surface. Jusqu’en 2014, ce phénomène se situé dans la Catégorie Inconnu inconnu. Depuis 2014, il se situe dans celle du Connu à l’impact inconnu, catégorie que nous abordons maintenant.

La catégorie du Connu à l’impact inconnu couvre les phénomènes pour lesquels aucune donnée empirique (présente ou passée) ni aucune loi naturelle connue ne prouve que ces phénomènes impacteront le climat au cours du XXIe siècle, mais des phénomènes qui, dans le même temps, portent un potentiel d’agir sur le climat. Nous venons de voir qu’un exemple de phénomène situé dans cette catégorie, du moins depuis 2014, sont les bactéries marines méthanogènes. Un second exemple, du moins jusqu’à récemment, furent les populations d’archées méthanogènes qui se développent sous les glaciers polaires lorsque ces derniers subissent un processus de fonte. Ces populations d’archées se situent dans cette catégorie depuis leur découverte, à la fin du XXe siècle, et jusqu’au début de la décennie 2020. En effet, découvertes vers la fin de XXe siècle, elles étaient alors sorties de la Catégorie Inconnu inconnu pour entrer dans la Catégorie Connu à l’impact inconnu. Puis, un article de Christiansen et al. (2021) a eu pour conséquence le passage de ces archées méthanogènes dans la Catégorie connu à l’impact connu mais non quantifiable ou non encore quantifiable. En effet, selon cet article, sous des glaciers soumis à un processus de fonte, d’importantes populations d’archées méthanogènes se développent et produisent du méthane qui se dissout dans l’eau de fonte pour finalement rejoindre l’atmosphère, éventuellement transformé auparavant en dioxyde de carbone par des micro-organismes méthanotrope.

Enfin, dans un Reste causal peut se trouver des phénomènes connus dont l’impact est connu, quantifiable voire quantifié, mais non intégrables dans les modèles et les scénarios ou plus simplement non intégrés. Par exemple, certains modèles climatiques ne prennent pas en compte de tels phénomènes en raison des limites de la puissance de calcul des ordinateurs ou/et en raison d’une limite des moyens financiers disponibles. Leur présence dans le Reste causal n’est alors pas due à une part d’inconnu dont ils seraient détenteurs, mais à des contraintes techniques ou financières.

2 – Singularité

Dans cette section, nous élargirons notre approche à l’ensemble des productions scientifiques, par exemple aux sciences économiques.

La notion épistémologique de Reste causal est connexe aux notions d’inconnu, d’imprévisible et d’invisible. Mais, elle ne peut se confondre avec aucune d’entre elles.

Elle ne peut se confondre avec la notion d’inconnu, car des phénomènes connus peuvent se situer dans le Reste causal, cela pour des raisons diverses telles qu’une incapacité à quantifier ou une insuffisante puissance de calcul, nous l’avons vu, ou encore une motivation idéologique ou politique.

Elle ne peut se confondre avec la notion d’imprévisible, car des phénomènes prévisibles peuvent se situer dans le Reste causal. Ainsi, dans certains modèles climatiques des phénomènes prévisibles ne sont pas pris en compte, afin de simplifier la modélisation, par exemple, comme nous l’avons déjà vu, en raison des limites de la puissance de calcul des ordinateurs. Dans d’autres domaines, les raisons peuvent être idéologiques ou politiques.

Elle ne peut se confondre avec la notion d’invisible ou d’invisibilisé. Par exemple, certains éléments du Reste causal associé aux scénarios climatiques sont présents dans les Résumés à l’intention des décideurs (RID) des rapports du GIEC, c’est-à-dire dans les textes de communication du GIEC, alors que d’autres éléments n’y sont pas. Les premiers ne sont donc pas invisibles ou invisibilisés.

3 – Toute chose étant égale par ailleurs

Certaines disciplines utilisent fréquemment l’expression Toute chose étant égale par ailleurs. Celle-ci signifie que, pour les besoins d’une démonstration théorique ou d’une modélisation, des phénomènes dont les variations ou les évolutions pourraient impacter le phénomène étudié sont considérés comme figés. Ces phénomènes considérés comme figés constituent le Reste causal induit par l’expression Toute chose étant égale par ailleurs.

Cette expression reconnaît l’existence de ce Reste causal et de son importance possiblement non marginale. Par ailleurs, l’usage de cette expression s’accompagne toujours d’une mise en visibilité explicite des phénomènes causaux pris en considération, c’est-à-dire situés à l’extérieur du Reste causal. Nous pourrions y voir une certaine rigueur scientifique. Cependant, dans de nombreuses situations les phénomènes causaux situés à l’intérieur du Reste causal ont des interactions complexes avec le phénomène étudié et avec les phénomènes causaux pris en compte dans la démonstration ou le modèle. Dans ces situations, la démonstration et son résultat ou la simulation du modèle ne procurent pas d’information sur la mécanique réelle de l’ensemble constitué de cet objet et des phénomènes causaux pris en compte, car la réalité dynamique de cet ensemble restreint est indissociable du Reste causal.

4 – Une invisibilisation très politique

Durant deux décennies, de 1995 à 2013, dans ses Résumés à l’intention des décideurs (RID), le groupe 1 du GIEC a publié des scénarios climatiques chiffrés en omettant de transmettre le contenu du Reste causal ; partie sans laquelle ces scénarios peuvent sembler être des prédictions (conditionnées par des trajectoires techno-socio-économiques), bien qu’ils ne soient que des projections qui ne peuvent prétendre représenter et prédire le réel.

Si de tels scénarios étaient diffusés de cette manière par des scientifiques, cela ne respecterait pas les règles qui fondent la communication scientifique. Celle-ci doit impérativement présenter les domaines de validité de ses résultats, c’est-à-dire les conditions de leur validité. L’une de ces conditions est ici un Reste causal dont le poids serait négligeable.

En revanche, si nous considérons la construction de la dynamique science, expertise et politique qui est au cœur de la mission du GIEC, nous pouvons émettre l’hypothèse selon laquelle nous aurions là non pas une contradiction, une absurdité, mais un cheminement au service d’un objectif politique, à savoir la reconnaissance par l’ensemble des 195 États membres du GIEC de l’existence actuelle d’un changement climatique d’origine anthropique, reconnaissance acquise en 2013.

Ce cheminement et ces deux décennies d’invisibilisation du Reste causal ont eu lieu dans un contexte où règne une croyance en une puissance de l’instrument mathématique et en une capacité de représentation et de prévision détenue par le savoir quantifié qui dépassent nettement les réalités respectives de cette puissance et de cette capacité.

Si durant ces deux décennies, la notion de Reste causal avait été présente dans la culture scientifique, politique et citoyenne, alors il est très peu vraisemblable que le GIEC aurait invisibilisé le contenu du Reste causal.

5 – Incertitude. Imprévisibilité.

Chaque phénomène situé dans le Reste causal associé aux scénarios climatique pour le XXIe siècle est porteur d’une incertitude climatique qui n’est pas intégrée dans les intervalles de confiance de ces scénarios. Un grand nombre de phénomènes de ce Reste causal sont interdépendants car, notamment, ils constituent des lieux de rétroactions au réchauffement climatique. En outre, il s’avère que ces rétroactions sont le plus souvent positives, c’est-à-dire amplificatrices. Si bien que ce Reste causal présente une incertitude globale qui vaut bien plus que la somme des incertitudes directement liées à chacun des phénomènes qui le composent. Enfin, l’incertitude porte ici sur des représentations d’un phénomène futur, le changement climatique ; elle est indissociable de l’imprévisibilité de ce phénomène.

Au delà de la seule question climatique, l’étude du Reste causal associé à la représentation de l’évolution future d’un phénomène, est indispensable à l’étude de l’incertitude associée à cette représentation, ainsi qu’à l’étude de l’imprévisibilité du phénomène en question.

Ce Reste a aussi vocation à développer, autant que faire se peut, une intégration de l’ensemble des causes de l’évolution future d’un phénomène dans l’étude de cette dernière. La portée potentielle en est un enrichissement de la capacité à représenter et saisir l’évolution d’un phénomène donné et, corrélativement, à agir avec pertinence et efficacité sur ce phénomène.

6 – Approche quantifiée du futur d’un phénomène en évolution et Reste causal associé sont indissociables

Le Reste causal associé aux scénarios climatiques du XXIe siècle a à voir avec une « incertitude cruciale », c’est-à-dire une incertitude d’ordre épistémologique correspondant à la « frontière de l’ignorance » (Silvio 0. Funtowicz et Jerome R. Ravetz, 1993, p.742-743). Cette incertitude échappe à toute possibilité, au moins dans le présent, de quantification sous la forme d’intervalles d’incertitude ou d’intervalles de confiance.

Le Reste causal permet de satisfaire trois exigences :

– appréhender la distance qui sépare les scénarios climatiques de la somme des connaissances scientifiques apportant des éléments d’information sur la trajectoire du climat durant le XXIe siècle ;

– éclairer la hauteur des risques que fait peser sur l’humanité le changement climatique – alors que les scénarios les édulcorent.

– définir une stratégie politique informée.

La part d’imprévisible du Reste causal associé à ces scénarios est suffisamment importante pour rendre vaine toute tentative de représentation du changement climatique au long du XXIe siècle à l’aide de ces seuls scénarios. Toute communication de ces scénarios doit nécessairement être accompagnée d’une communication qui présente le Reste causal associé, dès lors qu’il s’agit de contribuer à une représentation ou approche scientifiquement fondée du changement climatique au long du XXIe siècle, ou qu’il s’agit d’alimenter la connaissance sur laquelle reposera la définition d’une politique climatique. Ce constat, fait pour le changement climatique, est généralisable à toute approche ou étude scientifique du futur d’un phénomène en évolution ou à venir.

En particulier, dans le cadre de la science post-normale, l’évaluation de la prise en considération du contenu du Reste causal dans la communication scientifique, dans les conclusions d’expertise ou encore dans la décision politique est indispensable à la démarche d’assurance qualité de l’information scientifique, et à l’évaluation de l’expertise scientifique et des politiques publiques.

7 – Reste causal et Principe de précaution

Pour les besoins de notre thèse, nous avons défini le Principe de précaution selon le préambule de la Constitution de la République française : « Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veillent, par application du principe de précaution et dans leurs domaines d’attributions, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage. ». La décision d’appliquer ou non ce dernier devrait donc reposer sur l’évaluation ou l’estimation de trois critères  : l’incertitude, la gravité, l’irréversibilité.

Nous considérons ici un phénomène dont l’évolution future ou l’émergence à venir dépend de phénomènes causaux dont au moins certains d’entre eux sont largement imprévisibles au niveau de leur ampleur, de leur temporalité ou de l’effectivité de leur émergence. Si, à propos de ce phénomène, des choix collectifs et politiques sont à réaliser, des stratégies à élaborer, des décisions concrètes à prendre, ceux-ci ne peuvent reposer uniquement sur les connaissances scientifiques quantifiées, mais doivent en outre être nourrie de la connaissance scientifique des phénomènes appartenant au Reste causal associé à ces connaissances quantifiées. En particulier, face à l’incertitude scientifique, ce Reste causal est une clé de l’évaluation des risques de dommages graves et irréversibles. Finalement, le Reste causal est un outil dont peuvent disposer les experts et les décideurs politiques pour évaluer si les conditions de l’application du Principe de précaution sont vérifiées.

8 – Perspectives de recherche

Un premier programme de recherche pourrait poursuivre l’exploration épistémologique du Reste causal à tout objet ou phénomène dont l’évolution future dépend de phénomènes causaux dont certains sont largement imprévisibles. Une méthodologie de l’étude du Reste causal serait développée et appliquée. Il s’agirait, aussi et surtout, d’analyser le niveau et le mode de mise en invisibilité du Reste causal associé à des résultats scientifiques, des expertises scientifiques, des expressions médiatiques et enfin à des processus de décision politique, et d’en rechercher les causes et les conséquences.

Un autre programme de recherche viserait à intégrer l’imprévisible et les notions de Reste et de Reste causal dans le triptyque science, expertise et politique. À côté de recherches académiques, ce programme comporterait une dimension recherche-action, en collaboration avec des acteurs du triptyque science-expertise-politique : chercheurs et laboratoires de recherche, experts et institutions d’expertise, responsables politiques. Des conventions citoyennes pourraient être organisées, avec pour objet la conception de narratifs et de politiques qui intégreraient pleinement des Restes et des Restes causaux. Il pourrait ici être fructueux de concevoir les « politiques » dans une acception large, incluant les politiques d’entreprises de production, d’ONG, de syndicats…

La notion de Reste pourrait être étudiée et utilisée dans une approche dynamique qui prendrait pleinement en considération les variations des Restes en fonction du temps. Cette approche dynamique du Reste est particulièrement nécessaire à toute étude de l’évolution du PIB, notamment en période de mutation technologique ou/et sociétale. Par exemple, actuellement des nouveaux services numériques à forte valeur d’usage n’ont pas de valeur marchande et ne reposent pas sur l’activité d’une administration publique, ils n’entrent donc pas dans le calcul du PIB, mais se situent dans le Reste associé à celui-ci (Aït-El-Hadj, 2018, p.147-148).

Enfin, un programme de recherche pourrait avoir pour finalité la diffusion des notions de Reste causal et de Reste dans les cultures, les pratiques et les représentations, en particulier dans les stratégies et les processus de décision des humains et de leurs sociétés. Pour contribuer à cette diffusion, des recherches-actions pourraient être développées, par exemple autour de productions d’œuvres picturales, littéraires, cinématographiques, théâtrales, de bandes dessinées, autour de facilitations graphiques ou encore autour d’ateliers d’écriture ; un thème pourrait être des narratifs des risques liés à des Restes causaux.

Bibliographie

Aït-El-Hadj Smaïl. (2018). Le système technologique contemporain. ISTE Éditions, Londres.

Christiansen Jesper R ; Röckmann Thomas ; Popa Maria E ; Sapart Celia J ; Jørgensen Christian J. (2021). Carbon Emissions From the Edge of the Greenland Ice Sheet Reveal Subglacial Processes of Methane and Carbon Dioxide Turnover. Journal of geophysical research. Biogeosciences, 2021-11, Vol.126 (11), p.n/a. ISSN: 2169-8953. EISSN: 2169-8961. DOI: 10.1029/2021JG006308.

Funtowicz Silvio 0. and Ravetz Jerome R. (1993). Science for the post-normal age. Futures, Volume 25, Issue 7, September 1993, Pages 739-755. https://doi.org/10.1016/0016-3287(93)90022-L

Magnan Alexandre. (2013). Changement climatique : tous vulnérables ? Éditions Rue d’Hulm. Paris.

Weber Max. (1919). Le métier et la vocation de savant. Publiée dans Le savant et le politique. Paris, Éditions 10-18. Traduction de Julien Freund. 1963.