Des scénarios qui mettent sur le côté l’imprévisible

Présentation

Les rapports du GIEC présentent des scénarios climatiques couvrant le XXIe siècle. Ceux-ci sont élaborés sans prendre en compte certains phénomènes susceptibles d’accroître le réchauffement climatique. La raison de cette mise sur le côté est que l’impact que ces phénomènes auront sur le climat est aujourd’hui imprévisible et ne peut être quantifier, y compris sous la forme d’intervalles d’incertitude. Mes recherches ont en particulier porté sur quatre d’entre eux : le dégel du permafrost (partiellement pris en compte depuis le dernier et 6e rapport), la fonte d’hydrates de méthane des fonds marins, le développement de populations de micro-organismes méthanogènes (c’est-à-dire générateurs de méthane) lors de la fonte de glaciers polaires et le développement de populations de micro-organismes marins méthanogènes, .

Finalement, les scénarios du GIEC donnent une représentation édulcorée du changement climatique. Toute politique climatique définie sur la seule base de ces scénarios ferait courir un risque déraisonnable aux sociétés humaines et à la biosphère.

Quelques développements

Chaque Rapport d’évaluation du GIEC présente des scénarios climatiques qui mènent à la fin du XXIe siècle. Ainsi, le 5e RE, sorti en 2013-2014, présentait quatre scénarios, tandis que le 6e RE, sorti en 2021-2022 et 2023, en présente cinq. Ces scénarios sont classés en fonction de la hauteur des émissions de gaz à effet de serre. Le Groupe1 (GT1) en pose les bases physiques. Concrètement, chaque scénario présente une évolution donnée des émissions de GES tout au long du XXIe siècle, puis le Groupe1 présente l’évolution de la concentration de ces GES, et enfin l’évolution du réchauffement climatique, en particulier l’évolution de la température terrestre moyenne, celle de l’élévation du niveau des mers ou de la fonte des glaciers ou encore celle des climats régionaux. Ces scénarios sont complétés par le Groupe 2 (GT2), qui en présente les conséquences sur la biosphère et sur les sociétés humaines. Le Groupe 3 (GT3), quant à lui, son apport réside dans la présentation de trajectoires économiques et politiques auxquelles ils associent des évolutions d’émissions de Gaz à effet de serre durant le XXIe siècle. Pour résumer, le Groupe 1 présente des scénarios d’émissions de GES pour le XXIe siècle, dont il déduit des scénarios climatiques. Le Groupe 2 se situe en aval, c’est-à-dire qu’il présente les conséquence du changement climatique sur la biosphère et sur les humains. Enfin le Groupe 3 se situe en amont, c’est-à-dire qu’il présente des trajectoires de l’humanité qui se traduisent par des scénarios d’émissions de gaz à effet de serre.

Trajectoires techno-socio-économiques←GT3scénarios d’émissions de GES GT1→ scénarios climatiques GT2→Impacts sur les sociétés et sur la biosphère et adaptation.

Mes travaux de recherche portent quasiment exclusivement sur le GT1. J’étudie en particulier la façon dont ce Groupe traite la part imprévisible du changement climatique. En effet, pour un scénario d’émission donné, l’évolution du climat possède un certain niveau d’imprévisibilité, c’est-à-dire d’incertitude sur l’avenir. Une part de cet imprévisible est prise en compte par les scénarios, c’est pourquoi ces derniers sont présentés sous la forme d’intervalles. Par exemple, le 6e Rapport d’évaluation présente l’augmentation de la température entre la seconde partie du XIXe siècle et la fin du XXIe siècle sous la forme suivante.

ScénariosAugmentation en °C entre 1850-1900 et 2081–2100
SSP1-1.91.0 à 1.8
SSP1-2.61.3 à 2.4
SSP2-4.52.1 à 3.5
SSP3-7.02.8 à 4.6
SSP5-8.53.3 à 5.7

Dans la construction de ces intervalles d’incertitude, la principale cause d’incertitude prise en considération est une certaine imprévisibilité des conséquences du changement climatique sur le système nuageux et une certaine imprévisibilité des conséquences en retour des changements du système nuageux sur le climat. Cette imprévisibilité est due au fait que le système nuageux est extrêmement compliqué, et que les connaissances scientifiques à son sujet sont aujourd’hui très incomplètes.

Bien d’autres phénomènes qui auront ou pourraient avoir un impact important sur le climat au cours du XXIe siècle, ne sont pas pris en compte par les scénarios du GIEC. La raison de cette absence de prise en compte, de cette mise sur le côté, est que l’impact que ces phénomènes auront sur le climat est aujourd’hui largement imprévisible, si bien qu’il est impossible de le quantifier, y compris sous la forme d’intervalles d’incertitude. Mes recherches ont porté sur quatre d’entre eux : le dégel du permafrost, la fonte d’hydrates des fonds marins, la fonte de glaciers polaires et le développement de populations de micro-organismes marins méthanogènes, c’est-à-dire générateurs de méthane. Sous l’effet du changement climatique, chacun de ces quatre phénomènes présentent le risque de devenir une source conséquente de méthane au cours du XXIe siècle. Ce méthane, qui est un puissant gaz à effet de serre, viendrait alors amplifier le réchauffement climatique. Puis ce surplus de réchauffement viendrait amplifier les émissions de méthane par ces quatre sources, d’où un nouveau surplus de réchauffement du climat, etc., etc. C’est ce qui est appelé une boucle de rétroaction positive. Ici, positif ne signifie pas que cela soit souhaitable, mais signifie que le phénomène de départ s’amplifie, c’est-à-dire que le réchauffement climatique s’amplifie.

Ainsi, les scénarios climatique du GIEC laissent sur le côté des phénomènes qui pourraient entraîner une accélération et un emballement du réchauffement climatique. Ces scénarios pour le XXIe siècle édulcorent donc le changement climatique, autrement dit, ils sous-estiment la gravité des risques associés aux émissions de gaz à effet de serre par l’activité humaine. Ces scénarios ne peuvent donc être suffisants pour informer sur le changement climatiques, et toute politique climatique définie sur la seule base de ces scénarios ferait courir un risque déraisonnable à la biosphère, ainsi qu’aux sociétés humaines.