Des objectifs politiques qui excluent l’imprévisible

Brève présentation

Lors des COP26 et 27, respectivement tenues en 2021 et 2022, l’ensemble des nations se sont fixé deux objectifs globaux, réduire de 45 % les émissions de CO2 en 2030 par rapport à 2010 et atteindre la neutralité carbone vers 2050. Un pas historique a ainsi été franchi.

Ces objectifs résultent d’une traduction politique de scénarios publiés par le GIEC en 2018 dans le rapport 1,5°C. Finalement, ces objectifs politiques reposent sur des scénarios qui excluent la part essentielle de l’imprévisible. S’en satisfaire, serait prendre un risque considérable.

Quelques développements

Depuis 1995, chaque année, lors d’une conférence intergouvernementale, l’ensemble des nations se réunit au chevet du climat. Ces conférences sont appelées les COPs climat ou plus simplement les COPs. Ces COPs sont des rencontres purement politiques ; nous ne sommes pas dans le cadre hybride science et politique du GIEC. Chaque année a donc sa COP. L’an 2020 fit toutefois exception. La tenue de la COP26 y était prévue, mais elle fut reportée en raison de la pandémie COVID 19. Finalement, la 26e COP s’est tenue un an plus tard, en novembre 2021, à Glasgow. Elle s’est conclue par le Pacte de Glasgow, et est reconnue comme étant la plus importante COP depuis la COP21, laquelle s’était tenue en 2015 et s’était conclue par les Accords de Paris.

Le Pacte de Glasgow « réaffirme l’objectif de température énoncé dans l’Accord de Paris », lequel objectif est double. D’une part, il fixe un objectif chiffré à atteindre « contenir l’élévation de la température moyenne de la planète bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels ». D’autre part, il définit une orientation en des termes un peu flous « poursuivre l’action destinée à limiter l’élévation de la température à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels ». Mais le Pacte de Glasgow va plus loin que l’accord de Paris, car il ajoute un argument puissant en faveur des 1,5°C. En effet, il affirme qu’une augmentation de 2°C serait nettement plus grave qu’une augmentation de 1,5°C. De plus et surtout, à cet objectif de 1,5°C il associe deux objectifs mondiaux de réduction des émissions de CO2. Tout d’abord une réduction de 45 % en 2030 par rapport à 2010. Ensuite ‘des émissions nettes nulles vers le milieu du siècle’, c’est à dire une quantité de CO2 captée par les humains égale à la quantité émise, c’est ce qui est communément appelé la neutralité carbone.

L’événement est de taille. Pour la première fois dans l’histoire politique du changement climatique, les nations du monde se sont accordées sur des objectifs mondiaux de réduction des émissions de CO2. Cependant, derrière ces objectifs il n’y avait pas d’engagement ferme et définitif, puisque l’engagement à ne pas dépasser 1,5°C n’était pas nettement affirmé et cohabité avec une référence à 2°C.

Un an plus tard, en novembre 2022, la COP27 s’est tenue à Sharm el-Sheikh en Égypte. Cette COP27 a accomplit un nouveau pas. En effet, la référence à 2°C n’apparaît plus dans la déclaration qui conclut la réunion. En revanche, nous y trouvons un engagement à « faire des efforts supplémentaires pour de pas dépasser 1,5°C ». Ainsi, dans ce texte seul reste l’objectif le plus ambitieux, limiter l’augmentation du réchauffement à 1,5°C. Dès lors, les objectifs chiffrés de réduction des émissions de CO2 du Pacte de Glasgow constituent des balises de la politique internationale d’atténuation du réchauffement climatique.

Ainsi, le chemin de la réduction mondiale des émissions de dioxyde de carbone (CO2) est tracé. Tout d’abord une réduction de 45 % en 2030 par rapport à 2010. Puis la neutralité carbone en 2050.

Cependant, il ne suffit pas qu’une feuille de route soit fixée politiquement pour que nous soyons assurés qu’elle sera respectée. En outre, il nous faut vérifier que cette feuille de route réponde effectivement au problème posé. Cette feuille de route, c’est-à-dire les objectifs de réduction de 45 % des émissions anthropiques de CO2 en 2030 et de neutralité carbone en 2050, est directement inspirée du Rapport spécial 1,5 °C publié en 2018 par le GIEC. Dans ce rapport, une diversité de scénarios d’émission de CO2 aboutissent à un réchauffement climatique en 2100 limité à 1,5°C par rapport au niveau préindustriel. L’observation de la diversité de ces scénarios permet de faire plusieurs constats.

Le premier est que pour chacun de ces scénarios, les émissions nettes de CO2 passent par un sommet, puis décroissent, jusqu’à devenir nulles puis négatives. Mais, que signifient des émissions nettes négatives ? Les émissions nettes sont dites négatives lorsque les émissions anthropiques, c’est-à-dire les émissions dues à l’activité humaine, sont inférieures aux éliminations anthropiques. Il faut par ailleurs savoir que l’élimination anthropique du CO2 de l’atmosphère se fait soit par le recours à des procédés chimiques1, soit en intensifiant les processus d’élimination naturelle, par exemple en plantant des arbres ou en orientant l’agriculture vers des cultures qui stockent en grande quantité du carbone dans le sol. Il faut aussi savoir que pour chacun des scénarios de cette figure*, des émissions anthropiques se poursuivent jusque la fin du siècle.

Un deuxième constat peut être fait sur cette figure. Il concerne l’année 2030. On y observe une diversité de niveaux d’émission de dioxyde de carbone allant d’une réduction de plus de 60 % par rapport à 2010 à une augmentation d’environ 10 %.

Un troisième constat porte sur la neutralité carbone. Pour certains scénarios, elle est atteinte dès avant 2040, alors qu’à l’autre extrémité elle est atteinte après 2060.

Un dernier constat est que plus la réduction est massive au début d’un scénario, moins à la fin de ce scénario les émissions nettes sont négatives. Autrement dit, plus la réduction des émissions débute vite et intensément, moins il faut d’émissions négatives, c’est-à-dire moins il faut faire appel à des techniques d’élimination du dioxyde de carbone. Ce dernier constat est crucial, car les techniques d’élimination sont aujourd’hui incertaines, en d’autres termes nous ne sommes pas certains qu’elles seront massivement utilisables. De plus, pour éliminer massivement du CO2, il faudrait faire appel à des techniques qui présentent des effets négatifs conséquents en termes de santé publique et d’environnement. Enfin, au dire même du GIEC, l’impact sanitaire et environnemental de ces techniques est en partie imprévisible et le risque qu’elles enclenchent des catastrophes sanitaires et environnementales doit être pris en considération.

En conclusion, la prudence élémentaire doit amener à viser une réduction des émissions de dioxyde de carbone la plus rapide possible.

Parmi les scénarios du rapport 1,5°C GIEC qui aboutissent en 2100 à une élévation de la température qui ne dépasse pas 1,5°C, certains dépassent de façon significative ce niveau durant une période plus ou moins grande, pour redescendre ensuite vers 1,5°C ou sous 1,5°C en l’an 2100. D’autres, au contraire, sont plus prudents et ne présentent aucun dépassement de plus de 1,5°C au cours du siècle, sinon seulement un dépassement ponctuel et minime. Selon le RID du Rapport2, ces scénarios plus prudents passent en 2030 par une réduction des émissions anthropiques de CO2 d’environ 45 % par rapport à 2010, puis par des émissions nettes devenues nulles vers l’année 2050.

Le Rapport 1,5°C du GIEC, publié en 2018, mettait donc en exergue deux chiffres, une réduction de 45 % des émissions de CO2 en 2030 et des émissions nettes devenues nulles en 2050. Nous avons vu que quatre ans plus tard, ces deux chiffres du GIEC étaient adoptés, en tant qu’objectifs politiques, par l’assemblée des nations réunie lors de la COP27, en novembre 2022. Nous voyons ici comment le GIEC peut jouer un rôle de tout premier plan au service du politique.

Le GIEC est ainsi à l’origine des deux objectifs chiffrés du Pacte de Glasgow adoptés par la COP27. Pour autant, faut-il être assuré de leur pertinence ? Afin de répondre à cette question, il nous faut revenir sur les scénarios utilisés par le GIEC, puisque ces deux objectifs en sont issus. Il nous faut notamment observer le Reste causal associé à ces scénarios, c’est-à-dire l’ensemble des phénomènes causaux non pris en considération. En effet, la fiabilité de ces scénarios climatiques repose sur l’hypothèse selon laquelle ce Reste causal serait négligeable. Or, nous avons vu que ce Reste pourrait prendre une ampleur non négligeable et impacter de façon conséquente l’évolution du climat. Nous avons finalement une stratégie politique internationale basée sur des objectifs chiffrés qui reposent eux-mêmes sur des scénarios chiffrés qui ne prennent pas en considération des phénomènes causaux marqués du sceau de l’imprévisibilité. Finalement, ces objectifs politiques chiffrés s’appuient sur une représentation édulcorée et imprudente du changement climatique, une représentation qui exclut des risques majeurs. En d’autres termes, ces objectifs chiffrés ne répondent pas au problème posé, c’est-à-dire s’assurer que le réchauffement climatique ne dépasse pas 1,5°C en 2100.

1Voir RID du Rapport 1,5°C, FAQ 4.2, p.62-63.

2Section C.1.