Brève présentation
Face à l’usage abusif des scénarios, plus généralement face à l’usage abusif des représentations quantifiées de l’évolution future d’un phénomène, j’ai introduit la notion de Reste causal. Ce Reste rassemble les phénomènes qui influenceront ou pourraient influencer l’évolution future d’un phénomène donné, mais qui ne sont pas pris en compte dans une représentation de cette évolution. On parle alors du Reste causal associé à cette représentation.
Toute communication des scénarios du GIEC devrait être complétée de la communication du Reste causal associé. En effet, ce dernier contient des informations dont la connaissance est indispensable pour satisfaire trois exigences :
- Appréhender la distance qui sépare les scénarios de la somme des connaissances acquises par la science.
- Éclairer la hauteur des risques que le changement climatique fait peser sur l’humanité.
- Définir une stratégie politique informée prenant pleinement en compte l’imprévisible.
Quelques développements
Durant deux décennies, les rapports d’évaluation du GIEC connurent un effacement du Reste causal associé aux scénarios climatiques dans les Résumés à l’intention des décideurs. Autrement dit, une édulcoration du changement climatique était présente dans la communication du GIEC. Plus récemment, les scénarios du rapport 1,5°C du GIEC, publié en 2018, ont été traduits en deux objectifs politiques internationaux de réduction des émissions de gaz à effet de serre qui ne prennent pas en considération le Reste causal associé à ces scénarios. Si bien que la feuille de route internationale est imprudente et ne prend pas en compte des risques majeurs. En vue de contribuer à une remédiation de cette situation irrationnelle, la communication des scénarios du GIEC devrait toujours être complétée par la communication du contenu de leur Reste causal. Tant pour des raisons de rigueur et d’authenticité scientifiques, que pour des raisons d’efficacité politique.
Le Reste causal est voué à être appliqué au-delà du seul changement climatique. Toute publication d’une approche quantifiée du futur d’un objet ou d’un phénomène soumis à une évolution, devrait être systématiquement accompagnée de la publication du Reste causal associé. Le Reste causal est potentiellement la source d’un enrichissement méthodologique, tant au sein de disciplines scientifiques proprement dites, que dans les domaines de la pluridisciplinarité et de la transdisciplinarité, de l’information scientifique, ou encore de l’expertise et de la stratégie politique.
Le Reste causal peut être le moteur d’une nouvelle épistémologie, une épistémologie qui ne rejette pas le réductionnisme, la quantification, la modélisation mathématique et les projections sous la forme de scénarios, mais une épistémologie qui dépasse ces approches en mettant en visibilité les phénomènes causaux qu’elles n’ont pas pris en considération. Les apports de cette épistémologie pourraient être multiples : scientifiques, politiques et culturels. Sa diffusion et sa pleine appropriation engendreraient une approche du réel plus complexe et plus authentique, une approche qui intégrerait pleinement le non quantifiable et l’imprévisible.
Avant de clore mon propos, je reviens au réchauffement climatique. Les objectifs pour 2030 et 2050 du Pacte de Glasgow (COP26, 2021) ont une réelle pertinence politique. En effet, ils constituent les premiers repères internationaux qui, favorisés par les Accords de Paris de la COP21, contribuent à ce que les nations du monde de se mettre en mouvement ensemble. Ces objectifs communs, réduction de 45 % en 2030 et neutralité carbone vers 2050, sont inédits et constituent une avancée historique. Cependant, ils sont issus d’une interprétation de scénarios du GIEC qui ne prend pas en compte le Reste causal. Si bien que des risques d’une aggravation notable du réchauffement ne sont pas pris en considération par ces objectifs politiques. Finalement, certes ces objectifs du Pacte de Glasgow constituent une avancée internationale historique, mais dans le même temps il serait très imprudent de s’en satisfaire. Face au réchauffement climatique, l’objectif général doit être de réduire aussi vite que possible les émissions anthropiques de Gaz à effet de serre. En outre, se présente la nécessité d’éliminer du gaz à effet de serre de l’atmosphère ; mais cela doit se réaliser avec un haut niveau de prudence à l’égard de la biosphère et des équilibres du système Terre. Face au changement climatique, la méthode générale doit être un processus stratégique. Un processus stratégique dont un aspect cardinal serait l’adaptation continue ; notamment l’adaptation continue aux évolutions effectives du changement climatique et de l’ensemble de ses phénomènes causaux, ainsi que l’adaptation continue aux progrès des connaissances scientifiques relatives à ce changement et à ses phénomènes causaux. Ce processus stratégique peut contenir des objectifs globaux à des dates données, par exemple 2030 et 2050. Toutefois, ces objectifs doivent pouvoir être adaptés de façon continue en fonction de l’évolution effective du réchauffement climatique et de ses phénomènes causaux et en fonction de la progression des connaissances, mais aussi et inévitablement en fonction de la capacités des nations à enrichir le consensus politique international qui s’élabore au niveau du GIEC puis au niveau des COPs.
Pour terminer, le Reste causal est une contributions à la culture de l’imprévisible. Celle-ci a toujours été une base de la lucidité de la pensée et de l’efficacité de l’action. Elle voit aujourd’hui sa nécessité décuplée face au changement climatique et plus largement face à la transformation de l’environnement et aux multiples défis inédits qui se présentent à l’humanité.