Des résumés au service d’une mobilisation politique internationale

Présentation

Les Résumés à l’Intention des Décideurs des rapports du GIEC (RID) expriment l’état d’un consensus entre les gouvernements des 195 nations membres du GIEC. Par ailleurs, ils sont la référence sur le changement climatique, tant pour les politiques que pour la plupart des ONG et des médias.

Pendant deux décennies, ces RID ont présenté les scénarios climatiques sans préciser que ces derniers donnaient une image édulcorée du réchauffement à venir. L’objectif premier des scientifiques et des nations les plus motivés du GIEC était alors de faire adopter par les 195 nations membres un consensus reconnaissant le réchauffement climatique et son origine humaine. Ce consensus étant acquis en 2013 avec le 5e Rapport, le RID du rapport suivant mis fin aux deux décennies d’édulcoration du réchauffement climatique.

Quelques développements

Chaque Rapport du GIEC comporte un Résumé à l’intention des décideurs, un RID. Ces RID constituent un enjeu politique majeur, puisqu’ils sont une référence dans le monde politique, dans les médias et dans l’ensemble de la société civile. Ces résumés sont approuvés par consensus entre les représentants des 195 pays membres du GIEC. Ils expriment ainsi un consensus politique international à propos du changement climatique. L’étude du RID de la contribution du Groupe 1, ou plus précisément l’étude de l’évolution de ce RID depuis le premier rapport du GIEC, jusqu’au dernier et 6e rapport, est particulièrement instructive.

Avant de vous exposer des résultats de cette étude, je vous présente deux notions que j’ai introduites pour les besoins de celle-ci. Il s’agit des notions de Phénomène causal associé aux scénarios du GIEC et de Reste causal associé à ces mêmes scénarios. Un phénomène causal associé aux scénarios du GIEC, c’est un phénomène qui impactera ou pourrait impacter le devenir du changement climatique durant le XXIe siècle. Nous pouvons classer ces phénomènes causaux en deux ensembles. Le premier contient les phénomènes causaux pris en compte dans la conception des scénarios. Le second contient les phénomènes causaux qui ne sont pas pris en compte. Ce second ensemble, c’est ce qui reste sur le côté, nous l’appellerons le Reste causal. Nous avons vu, voir la page précédente, que dans ce Reste causal se trouvent, entre autres choses, quatre sources potentielles de méthane qui pourraient provoquer un emballement du réchauffement climatique.

Voyons maintenant les résultats de mon étude des RID du Groupe 1. Pour simplifier mon propos, ce RID du Groupe 1, désormais je l’appellerai le RID. Le 1er Rapport d’évaluation est sorti en 1990. Le RID affichait sans ambigüité que de nombreux phénomènes causaux étaient laissés sur le côté par les scénarios, autrement dit, ce RID exposait une large part du Reste causal. Tout lecteur de ce RID était informé à la fois du haut niveau d’imprévisibilité du changement climatique et du fait que les scénarios donnaient une image édulcorée des risques.

Cinq ans plus tard, en 1995, le RID du 2e Rapport opérait une rupture. En effet, rien, absolument rien n’était dit sur le fait que les scénarios mettaient sur le côté des phénomènes causaux potentiellement conséquents. Aussi, rien ne laissait penser que les scénarios pouvaient édulcorer le réchauffement climatique. La lecture de ce RID amenait à penser que les scénarios étaient des prédictions du climat pour l’ensemble du XXIe siècle, ou plus exactement des prédictions conditionnées par la seule connaissance du niveau des émissions anthropiques de gaz à effet.

Six ans plus tard encore, en 2001, le 3e Rapport d’évaluation était publié. Dans le RID, rien n’était dit sur les phénomènes du Reste causal, rien sur l’édulcoration que représentent les scénarios, rien sur l’imprévisible. A la lecture de ce RID, ici encore l’avenir climatique semblait parfaitement prédit par les scénarios, du moins dès lors que les émissions de gaz à effet de serre étaient connues.

Même constat en 2007, à propos du 4e RE.

En 2013, la contribution du Groupe 1 au 5e Rapport était publiée. Dans le RID, quelques mots étaient consacrés au contenu du Reste causal. Mais rien n’était dit sur le fait que des phénomènes situés dans ce Reste pourraient amplifier le réchauffement, rien n’était dit sur l’édulcoration par les scénarios et rien n’alertait explicitement sur la part d’imprévisible du changement climatique.

Huit ans plus tard, en 2021 la contribution du GT1 au 6e RE était publiée. Nous y trouvons un retour vers la situation du 1er RE, mais un retour partiel. En effet, le Reste causal est bien de retour dans le RID et le fait que les scénarios édulcorent le risque y est clairement exposé. Mais, dans le même temps, ce RID donne lui-même une vision édulcorée du réchauffement ; en effet, ce RID ne présente qu’une partie du Reste causal, c’est-à-dire uniquement une partie des phénomènes causaux mis sur le côté dans les scénarios.

Le changement opéré par ce 6e Rapport est important. Certes, toute la hauteur de l’édulcoration par les scénarios n’est pas présentée dans le RID. Certes, tout l’imprévisible n’y est pas exposé. Toutefois, ce 6e Rapport met fin à plus de vingt ans durant lesquels le consensus politique international inscrit dans le RID présentait les scénarios du GIEC sans dire un seul mot sur l’existence de phénomènes importants que ces scénarios ne prenaient pas en compte. Plus de vingt ans où ce consensus politique ne prenait pas en considération les incertitudes fortes et l’imprévisible, et finalement plus de vingt ans de déni de la hauteur du risque climatique. Se pose ici la question du pourquoi. Pourquoi ce RID, qui représente le consensus politique de l’assemblée plénière du GIEC, pourquoi ce RID a-t-ils opéré un tel repli pendant deux décennies ? Puis, pourquoi a-t-il par la suite, en 2021, retrouvé une certaine authenticité scientifique  ? Pour y répondre, il nous faut prendre en considération l’une des missions principales du GIEC, sinon la mission principale, à savoir la mission de contribuer au développement d’une dynamique politique internationale face au réchauffement climatique. Un passage obligé d’un développement important de cette dynamique, était de construire un consensus entre les gouvernements de toutes les nations, un consensus reconnaissant pleinement l’existence d’un changement climatique dont l’origine est humaine. Or, le support concret où devait s’exprimer ce consensus, c’était le RID du groupe 1 du GIEC. Ce consensus fut acquis avec le 5e Rapport, en 2013. Il a alors ouvert la voie à l’Accord de Paris de 2015. De surcroît, ce consensus primordial étant acquis, les scientifiques du groupe 1 du GIEC et les représentants des nations les plus motivées ont pu œuvrer pour que le consensus du RID s’enrichissent en y intégrant une information sur une part notable de l’imprévisible et sur un certain nombre de risques climatiques majeurs que les scénarios laissent sur le côté.