Reste causal, un nouveau concept face à l’imprévisible

Article publié par la revue LIEN des anciens de l’UNESCO, pages 33 à 35

Photo : Valérie Lilette

Reste causal, un nouveau concept face à l’imprévisible

Le cas du climat

Fulgurance des transformations technologiques, bouleversements géopolitiques, déstabilisation du système Terre et de son climat, le niveau d’imprévisibilité des prochaines décennies est extrême. Des nouvelles approches stratégiques prenant en compte la part d’imprévisible sont apportées par deux champs scientifiques transdisciplinaires apparus au cours de la seconde moitié du XXe siècle, la prospective et la science post-normale. La première a été introduite par Gaston Berger dès la fin des années 1950. La seconde, par Silvio Funtowicz et Jerome Ravetz en 1993. Le Reste causal, introduit, exploré et utilisé pour la première fois dans la thèse Le GIEC, une dialectique science et politique. De la quantophrénie et de l’imprévisible1, que j’ai soutenue en 2023, a pour vocation d’enrichir la méthodologie de ces deux nouveaux champs scientifiques et, au-delà, de perfectionner le triptyque science-expertise-politique.

L’évolution future d’un phénomène P tel que le changement climatique sera influencée par divers phénomènes. Représenter l’évolution futur de P nécessite de prendre en compte l’ensemble de ces phénomènes. Une difficulté se présente dès lors que certains d’entre eux ne sont pas suffisamment prévisibles pour être pris en compte. Par exemple, les émissions de méthane liées au dégel du permafrost sont, à ce jour, trop peu prévisibles pour être prises en compte par les scénarios climatiques pour le XXIe siècle publiés par le GIEC. Cependant, il est possible qu’elles deviennent importantes avant la fin du XXIe siècle. Ces émissions de méthane sont un phénomène qui pourraient influencer l’évolution du climat du XXIe siècle.

Afin de n’omettre aucun phénomène qui influenceront effectivement l’évolution future d’un phénomène P, nous avons introduit la notion de reste causal. Tout d’abord, nous avons qualifié de phénomène causal tout phénomène dont on sait qu’il influencera ou pourrait influencer cette évolution. Puis nous avons regroupé dans un même ensemble les Phénomènes causaux laissés sur le côté par une représentation donnée de P. Cet ensemble, nous l’avons appelé le Reste causal associé à cette représentation.

Dans le reste causal associé aux scénarios du GIEC, à côté des émissions de méthane liées au dégel du permafrost se trouvent de nombreux autres phénomènes. En voici quelques exemples. Le développement de micro-organismes émetteurs de CO2 et de méthane sous les glaciers polaires lorsque ces derniers sont soumis à un processus de fonte. La fuite de méthane dans l’atmosphère due à la fonte d’hydrates de méthane des fonds marins. Le vivant marin : aujourd’hui puits majeur de CO2 qui ralentit le réchauffement du climat, il pourrait devenir une source de Gaz à effet de serre (GES) qui amplifierait le réchauffement. La disparition de la forêt amazonienne. L’effondrement du gigantesque courant océanique appelé Circulation méridienne de renversement de l’Atlantique (souvent cité sous son acronyme anglais, AMOC). Chacun de ces phénomènes, dont la liste donnée ici n’est nullement exhaustive, possède le potentiel d’amplifier le réchauffement du climat. Chacun présente un haut niveau d’imprévisibilité : Quelle temporalité ? Quelle ampleur ? Ce sont des phénomènes causaux amplificateurs du réchauffement global. Le risque majeur est celui d’un enclenchement en cascade de ces phénomènes, cela dès le XXIe siècle. Ce risque est d’autant plus grand que dans le Reste causal associé aux scénarios du GIEC ne se trouve aucun phénomène conséquent connu qui soit un atténuateur du réchauffement. Si bien que ce reste causal est d’une importance capitale. C’est dans ce reste que réside la menace d’un emballement climatique, aussi imprévisible que potentiellement dévastateur des conditions de la vie humaine sur Terre.

En 2021, lors de la COP26 réunie à Glasgow, les nations du monde se sont engagées à atteindre des objectifs de réduction d’émission mondiale de GES, afin de ne pas dépasser un réchauffement de 1,5°C à la fin du XXIe siècle par rapport aux niveaux préindustriels. C’était historique. Deux ans plus tard, la COP28 réunie à Dubaï a actualisé et renforcé ces objectifs. Depuis lors, la boussole des politiques climatiques à l’échelle internationale est une réduction des émissions anthropiques de GES de 43 % entre 2019 et 2030, puis de 60 % entre 2019 et 2035, et des émissions nettes de CO2 nulles au plus tard en 20502.

Ces objectifs de Dubaï sont une traduction par les politiques d’un scénario climatique pour le XXIe siècle publié en 2021 par le GIEC. Il se trouve dans la contribution du Groupe de travail 1 (GT1) au 6e Rapport3. Ces objectifs politiques auraient donc une solide base scientifique. Malheureusement, ce n’est pas le cas, loin s’en faut. Voyons cela. Chaque scénario du GT1 du GIEC a pour hypothèse une trajectoire d’émissions anthropiques de GES durant le XXIe siècle, et pour conclusion la projection d’une évolution du climat durant ce siècle. Le scénario utilisé par la COP de Dubaï repose sur l’hypothèse d’émissions anthropiques la plus ambitieuse du 6e Rapport. Autrement dit, c’est le scénario du 6e rapport où les émissions sont les plus faibles, les plus réduites. En sa conclusion, il projette une élévation de la température moyenne à la surface du globe située à la fin du XXIe siècle entre 1°C et 1,8°C par rapport à la fin du XIXe siècle. Le GIEC donne à cet intervalle 1°C – 1,8°C une probabilité égale à 90 %. Il est à noter que ce scénario passe, en ce qui concerne les émissions de CO2, par les objectifs de Dubaï. En effet, il présente une réduction des émissions anthropiques nettes de CO2 de 43 % en 2030 par rapport à 2019, puis de 60 % en 2035 toujours par rapport à 2019. Puis il passe par la neutralité en 2050.

Deux remarques s’imposent :

1. L’intervalle de confiance 1°C-1,8°C de probabilité 90 % n’assure pas que sera respecté l’objectif de limitation du réchauffement à 1,5°C. Selon le scénario du GIEC, la probabilité de dépasser 1,5°C est importante.

2. Le scénario du GIEC a un reste causal important, nous l’avons vu. C’est dans ce reste, négligé par les politiques à Dubaï bien que le GIEC alerte à son sujet dans son 6e rapport, que réside la menace d’un emballement du réchauffement et d’une dévastation des conditions de vie des humains.

Ainsi, les objectifs internationaux de Dubaï, obtenus par consensus entre l’ensemble des nations du monde, reposent sur un double pari particulièrement imprudent. Tout d’abord, le pari que l’influence amplificatrice du réchauffement par le Reste causal resterait négligeable tout au long du XXIe siècle. Ensuite que, ce premier pari étant gagnant, le pari qu’à la fin du XXIe siècle le réchauffement du climat serait situé dans la partie basse de l’intervalle de confiance 1°C – 1,8°C. Cela revient à jouer à la roulette russe. Mais ici ce n’est la vie d’une personne qui est en jeu, mais les conditions de la vie humaine sur Terre et la vie de centaines de millions voire de plusieurs milliards de vies humaines.

Actuellement, les politiques mises en œuvre au niveau des nations laissent peu d’espoir de respecter les simples objectifs de Dubaï. L’arrivée de Donald Trump à la présidence des États-Unis aggrave encore ce constat. Pourtant, il est indispensable non pas de viser ces objectifs, mais d’aller bien au-delà. Réduire le risque d’une tragédie climatique globale exige de modifier en profondeur la stratégie des politiques climatiques et, en particulier, le rapport à la science. À côté des scénarios du GIEC, qui sont à considérer sous la forme d’intervalles de confiance (par exemple 1°C – 1,8°C) et non pas comme de simples valeurs médianes (par exemple 1,5°C), à côté de ces scénarios il convient de prendre en considération le reste causal.

La publication et la diffusion du contenu du reste causal sont un indispensable complément à la publication et à la diffusion des scénarios climatiques. Cet indispensable complément ne répond pas uniquement à une exigence de rigueur et d’authenticité scientifiques, mais aussi et peut-être d’abord à une exigence d’efficacité et de responsabilité politiques. Le Reste causal met en exergue la nécessité de faire appel à des politiques de précaution, de mettre en œuvre un processus stratégique d’adaptation continue4 aux évolutions effectives du changement climatique et de ses phénomènes causaux. Il contient des informations indispensables à la définition des politiques d’atténuation du risque climatique et d’adaptation au réchauffement global.

La publication d’une représentation quantifiée de l’évolution future d’un phénomène ne devrait-elle pas être systématiquement accompagnée de la publication du Reste causal associé ? Ce nouveau concept ne devrait-il pas devenir un outil méthodologique ordinaire, tout au long du triptyque science-expertise-politique ? Cette question se pose avec acuité pour tout phénomène tel que le réchauffement climatique dont l’évolution future dépend de phénomènes causaux dont certains sont largement imprévisibles, que ce soit au niveau de leur ampleur, de leur temporalité ou de l’effectivité de leur émergence.

Partout, tout autour de notre planète, des personnes de toutes générations s’engagent, se mobilisent. Des marchands de doutei font un travail de sape de ce mouvement. Ils portent une lourde responsabilité de son caractère tragiquement trop faible. À l’opposé, la publication et la diffusion du contenu du Reste causal est une condition de la prise de conscience par l’ensemble des populations humaines de la nature et de l’ampleur de la menace que présente le réchauffement climatique, une condition du déploiement d’une mobilisation des sociétés humaines qui soit lucide, efficace et à la hauteur du problème.

1 https://theses.hal.science/tel-04166748

2 Https://unfccc.int/sites/default/files/resource/cma2023_L17_adv.pdf?download=

3 Rapport du GT1, RID, p.14, figue RID.4, panneau a).

4 Magnan Alexandre. (2013). Changement climatique : tous vulnérables ? Éditions Rue d’Ulm. Paris.

i https://journals.openedition.org/developpementdurable/9346

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